Debates


Historia y objetividad

 
À  toutes et tous, Collègues et Amis,
 
L'ensemble des avis exprimés jusqu'ici sur le thème « Histoire et objectivité » se situe dans une perspective non-postmoderniste.  Il est excellent qu'un débat se soit ouvert sur ce thème et dans cette perspective, car cette question de l'objectivité historique a été beaucoup trop négligée dans le passé.  C'est ainsi qu'à ma connaissance, l'auteur qui a poussé le plus loin la réflexion à ce propos, c'est Paul Ricoeur ( cf. Histoire et vérité, 1964, p. 28-34, et History and Truth, 1965, p.25-31). Mais Ricoeur été trop ignoré.
 
Cependant je serais ravi si notre collègue Alun Munslow  pouvait nous donner quelques précisions sur les publications auxquelles il pense, à propos de l'objectivité ou de l'objectivité historique, dans le sillage de  WHAT IS HISTORY?.  Le site Web de l'IHR de London est nécessairement assez étendu.  De telles précisions nous permettraient de gagner du temps, tout en profitant plus sûrement de sa pensée sur le sujet.
 
Personnellement, j'ai tenté de montrer tout l'intérêt de celle de Ricoeur à la fin de ma communication au  IIe  Congrès de HaD, et comme notre initiateur de la rubrique, Carlos Barros, à fait allusion à ce Congrès en lançant cette nouvelle rubrique le mois dernier, je me permets de signaler ici le passage pertinent de ma contribution ( t. I de HaD II, p. 244-246 ).
 
Par rapport à la discussion en cours sur « Histoire et objectivité », l'apport essentiel de Ricoeur me paraît double : il relativise la notion d'objectivité et il nous éclaire sur l'idée qu'il convient d'avoir de l'objectivité historique, tout en faisant progresser  substantiellement la conceptualisation de cette notion.
 
1.    Aux yeux de Ricoeur, la notion d'objectivité ne peut être la même pour toutes les disciplines, quelles que soient les méthodes de chacune d'elles. Cela n'aurait aucun sens, d'imaginer la même définition de l'objectivité pour toute recherche « scientifique » ou à tendance scientifique, sans tenir compte des méthodes et des approches. Et cela se voit très bien, en ce qui nous concerne, dans le rejet d'une objectivité aussi utopique qu'olympienne, que l'on trouve dans la plupart des interventions.  Mais qu'en est-il, par exemple, en physique?  Pour un physicien comme Bernard d'Espagnat, l'objectivité du physicien peut être une objectivité de consensus entre chercheurs, mais non une objectivité qui se rapporterait à une réalité indépendante des observateurs ( cf. t. I de HaD II, p. 243 ). Il est bon de rappeler cela lorsque nous voulons réfléchir à notre tour à l'objectivité de l'historien, compte tenu de ses propres méthodes, bien entendu.
 
2.   Cette objectivité historique, ne consiste pas en ce qu'on a souvent appelé une sorte de « neutralité » du chercheur, mais bien en un travail sur la subjectivité, car il y a toute une part de subjectivité qui fait nécessairement partie du métier ( jugements d'importance, de causalité, etc., mais aussi « transport » dans d'autres subjectivités, surtout s'il on veut rejoindre les « valeurs de vie » des hommes et des femmes d'autrefois ). Cette subjectivité inhérente au métier, Ricoeur l'appelle excellemment la subjectivité de recherche.  Car il la distingue d' une subjectivité passionnelle, qu'il faut évidemment s'efforcer d'écarter.  Et le philosophe en arrivait ainsi, il y a quelque quarante ans, à une formulation tout a fait remarquable : DANS LE PROJET D' OBJECTIVITÉ HISTORIENNE, disait-il, LA RATIONALITÉ TRAVERSE LE « COEUR MÊME DU SENTIMENT ET DE L' IMAGINATION », EN S' EFFORÇANT D' ÉCARTER TOUTE SUBJECTIVITÉ PASSIONNELLE DE LA SUBJECTIVITÉ DE RECHERCHE.
 
À mon sens, cette formulation montre que Ricoeur avait fort bien compris en quoi consiste l'effort d'objectivité de l'historien, lorsque celui-ci traite de la dimension humaine du passé qu'il étudie, et non de ce qui l'entoure; c'est-à-dire des contextes géographique, quantitatif, théorique ou autres qui permettent de mieux rejoindre cette dimension. C'est pourquoi notre héritage positiviste (ce que le métier a retenu du positivisme) a dû être fort lourd, pour négliger si longtemps cet apport de Ricoeur à la compréhension de l'objectivité historique.  Mais si je me trompe, et si l'un, l'une ou l'autre d'entre vous connaissait un débat ou un commentaire intéressant sur ce passage de  HISTOIRE ET VÉRITÉ, je lui serais bien reconnaissant de nous en communiquer la référence.  Bien sûr, cette réflexion était antérieure au postmodernisme.  Mais peu importe : l'important n'est-il pas que les historiens auraient dû réagir à son propos, au lieu de rester silencieux comme il me semble qu'ils l'ont fait ?
 
 
Hubert Watelet
Département d'histoire
Université d'Ottawa
hwatelet@uottawa.ca