Après notre rencontre à Louvain-la-Neuve il y a deux semaines,
voici mes reflections et quelques critiques sur votre exposé,
comme je vous l'avais promis. A cause des tâches plus urgentes,
je n'ai pas pu vous écrire plus tôt.
En premier lieu, j'ai une grande admiration pour vos initiatives
dans le cadre du Historia a Debate, de votre pladoyer pour un
rapprochement entre historiographie, la théorie et la pratique
de l'histoire. Dans mon travail d'historien, aussi humble qu'il
soit, j'ai toujours eu le même but.
La pertinence de l'histoire et de l'historiographie pour des
questions sociétales, comme cela est clair pour les discussions
entre Espagnols et Latino-Américains dans le réseau HaD et pour
la position de l'historien dans les sociétés en Amérique
latine, pour moi je le retrouve dans une maniére aussi en
Allemagne. Là aussi, il ya un rapport très prononcé entre
questions sociétales et l'histoire, notemment comment vivre avec
la culpabilité du peulple allemand après Auschwitz, la quasi
impossibilité de s'engager avec l'histoire d'une manière
non-culpabilisée, une crispation qui se reflêtait pendant les
mois passée dans l'indésicion concernant la question comment
construire un monument pour l'Holocaust à Berlin.
Comme je vous ai dit à Louvain-la-Neuve, je travaille à un
doctorat sur le "mythe de Beethoven", un travail ou je
combine l'histoire de la réceptoin de Beethoven, son rôle
politique et idéologique en Allemagne pendant la période 1827
(mort de Beethoven) jusqu'a 1989, avec des réflexions de
l'esthétique de la musique, de la théorie politique (notemment
le totalitarisme) et bien-sûr, une partie importante sera
consacrée à la théorie d'histoire. Je veux créer un nouvel
cadre théorique pour expliquer comment un mythe fonctionne, pour
enfin pouvoir en finir avec la nébulosité qui, depuis le 19ème
siècle, a entouré ce concept du "mythe de Beethoven".
Pour cet encadrement théorique, des perspectives dites
"postmodernes" sur la nature discursive et
constructiviste de notre relation avec le passé et de notre
connaissance de l'histoire, me sont très utiles.
Ma curiosité pour la théorie, pour des aprioris conceptuelles
qui nous guident, sans que nous en sommes conscients, a été
davantage stimulé par ce qui se passe dans la musicologie. Il
faut que je dise que, de formation initiale, je suis musicien
(violon et alto) et je voulais dons faire de la recherche
historique en tenant compte de ce background, ce qui implique
aussi de la musicologie. Et c'est dans ce terrain, qui est
traditionnellement aussi une discipline historique, qui c'est
passé un effondrement de paradigmes peut-être encore plus
radicale que dans le monde des historiens. L'ancien paradigme
musicologique contenait principalement l'analyse des partitions,
qui impliquait un hommage permanente du canon de la musique
classique, des grands oeuvres du répertoire. Les aprioris
implicites, comme la vénération de cette musique au détriment
d'autres genres musicaux, les connotations morales considérant
la musique classique comme meilleur, sont frontalement attaquées
maintenant. Le résultat, c'est une musicologie beaucoup plus
élargie, qui pose des question sur les fondaments et la génèse
de la musique classique comme pratique culturelle élitaire, et
qui se penche sur toutes les formes d'expression musicale
possibles. Pendant le congrès mondiale des musicologues, tenu à
Londres en août 1997, j'ai pu faire l'expérience de ces
tempêtes qui secouent la discipline musicologique.
Revenons sur la théorie d'histoire, que j'ai enseigné pendant
plusieurs années en tant que chercheur à l'université de Gand.
Là, j'ai pu constater combien des vieilles conceptions de notre
discipline survivent toujours, surtout un réalisme naif en ce
qui concerne la connaissance de l'histoire, une naivité
epistémologique je dirais. Encore plus pénible était le fait
que la pluspart des collègues se déinteressaient pour la
théorie, le considéraient comme n'apportant rien au travail
véritable de l'historien, seulement un passe-temps pour des
philosophes ... J'ai souvent profité d'attirer l'attention des
étudiants sur le linguistic turn, sur la problématisation de la
relation entre passé et présent, sur la question si et dans
quelle mesure notre discipline pourrait être considérée comme
science. Et c'est donc sur votre appel de "mettre à jour
notre concept de science" et votre désir chercher "une
autre rationalité" pour notre discipline que j'aimerais
vous communiquer ces quelques réflexions, outre ma contribution
pour la table ronde tenu à Santiago sur la question "Is
History still a science ?"
Comme vous l'indiquez, la question n'est nullement sans
conséquences pour le statut de notre discipline dans la
société comme dans l'université. Puisque l'étude de
l'histoire fait partie de l'université, c'est par définition
conçu comme une science ou au moins une activité scientifique.
Cependant, depuis des années j'ai été fort séduit par
différents auteurs situés dans le courant post-moderniste, qui,
en évoquant le linguistic turn, critiquent ou qui nient la
scientificité de l'histoire. Je comprends leurs critiques
sûrtout en tant que réaction contre un réalisme naif qui
reigne encore dans beaucoup de cercles d'historiens. Néanmoins,
beaucoup de critiques post-modernistes ne tiennent pas compte des
traditions de recherches, traditions d'enseignements dans les
universités, de la dépendence de l'état d'une grande partie de
la recherche. Ce sont là des éléments qui constituent des
paradigmes et sont beaucoup plus difficiles à changer que les
postmodernistes ne le croient.
Maintenant, après des années d'engagament presque quotidien
avec ces questions théoriques, en cherchant une voie autre que
moderniste ou prostmoderniste, et en savant intuitivement que je
pouvais découvrir cette voie, je crois que je peux contribuer à
éclairer la question comment procéder pour "mettre à jour
l'histoire comme science".
Je suis bien d'accord avec vous que beaucoup d'historiens
imaginent encore trop l'idéal de science dans une recherche
d'une vérité définitive et absolue. Les résultats des science
dites "dures" sont aussi provisoires que dans notre
discipline, comme vous dites, mais cela ne veut pas dire que,
selon moi, on peut oublier les differences fondamentales entre la
maniére avec laquelle on procède en faisant, disons, de la
physique, et en faisant de l'histoire.
La grande différence ce trouve, selon moi, dans les moyens
discursives et les logiques différentes qu'on utilise. Je
m'explique.
Dans notre discipline, la recherche est toujours faite dans un
cadre impliquant des jugements de valeur (c'est à dire des choix
subjectives). On sélectionne les faits qu'on trouve importants,
on néglige d'autres selon des critères qui reflètent ce cadre,
qui reflètent une interprétation souvent tacite et les
jugements de valeur qui en sont impliqués.
Lorsqu'on travaille dans un tel cadre sans le contester, ou si on
essaye de changer de perspective et de créer un nouveau cadre
d'interprétation, dans les deux cas les cadres sont instables,
parce que basés sur des jugements de valeur qui sont toujours
discutables. D'ailleurs, pour beaucoup de grands débats sur des
sujets historiques, il ne s'agit pas de la justesse ou de
l'objectivité des données, mais bien des interprétations
concurrentes, des différents cadres qui guident notre
"observation" du passé.
Quand on parle de la Révolution Française, de la Renaissance ou
de la Seconde Guerre Mondiale, ce sont des entités qui ne sont
pas bien limitées par une définition, il existe toujours la
concurrences entre plusieurs définitions, il existe toujours la
liberté de présenter des nouvelles définitions ou des
nouvelles images de l'histoire.
Ces cadres conceptuelles, basés sur des jugements de valeur,
n'ont en aucun cas la stabilité des axiomes ou des lois de la
nature qui sont exprimés en formules mathématiques. Un axiome
ne peut pas être interpreté, il résiste à toute
interprétation. Faire de la mathématique ou de la physique
implique justement qu'on prend la définition des entités (u
point, une ligne etc.) comme données non interprétables, et
c'est cela qui rend possible la logique formelle, qui est la
manière de procéder en faisant de la recherche dans les
sciences strictu sensu.
Bien-sûr, je sais que dans notre discipline, il existe aussi des
règles non interpretables, comme certaines procédures
techniques par exemple. La paléographie ou les règles de la
critique historique qu'il faut pratiquer et respecter pour être
pris au sérieux. Là, notre discipline peut être décrite
sûrement comme une science. mais quand il s'agit des
interprétations fondamentales, impliquant des jugements de
valeur, qui forment les bases de toute entreprise de recherche,
là on manque de tertium comparationis, comme le dirait
Descartes. Là, on se rend compte qu'on ne peut pas procéder par
la logique formelle. Mais, d'autre côté, c'est justement cette
liberté de toujours pouvoir redéfinir les grands thèmes de
l'histoire, ce flou ontologique dont les grands concepts de
l'histoire sont enveloppés, qui fait leur charme...
Est-que maintenant, ce flou ontologique veut dire qu'on se trouve
dans le relativisme où tout est possible, où les
interprétations les plus méchantes (comme le négationisme)
peuvent pospérer, comme le disent certains auteurs qui veulent
agir contre le post-modernisme ? Est-ce qu'on se perd dans un
marasme irrationnel où les arguments rationnels ne comptent plus
?
Pas du tout !, et c'est ici que je voudrais introduire mon point
décisif, qui peut sauver notre discipline, si ce n'est pas comme
science strictu sensu, en tous cas comme activité profondément
rationnelle.
Mon point est basé sur le courant du dites "nouvelle
rhétorique", qui date déjà des années soixantes, et qui
est une révaluation de l'ancienne théorie de la rhétorique,
non pas comme technique pour embellir un texte, mais comme
théorie de l'argumentation. La nouvelle rhétorique a eu une
grande influence sur la philosophie, notamment dans la
philosophie du droit, sans pour autant avoir influencé la
théorie d'histoire. Bien-sûr, des auteurs dans le courant
post-moderniste parlent souvent de la rhétorique, de l'histoire
comme activité rhétorique, mais là on désigne avec ce mot
plutôt un genre littéraire ou l'importance des figures de style
qui seraient fondamentales dans l'historiographie (avec Hayden
White comme précurseur).
En "injectant" les résultats de la nouvelle
rhétorique dans la théorie d'histoire, je veux aller au delà
de ces positions post-modernistes. Outre l'importance des figures
de style, la nouvelle rhétorique fait une classification des
modes de penser et d'argumenter pour ces terrains où on ne peut
pas procéder avec la logique formelle, les terrains dont les
bases sont fondées sur des jugements de valeur, comme
l'histoire, mais aussi la philosophie, la jurisprudence, la
politique... Il en résulte que, sans pouvoir utiliser la logique
formelle et ainsi revendiquer le statut de science, il s'agit
néanmoins des activités profondément rationnelles qui
utilisent une logique dites "non-formelle", avec
laquelle on peut défendre, convaicre et argumenter avec son
interprétation et ses jugements de valeur. Dans mon doctorat,
ainsi que dans une contribution pour le congrès internationale
à Oslo, j'en profiterai d'attiré l'attention sur l'oeuvre de
Chaïm Perelman, qui fut professeur en philosophie de
l'Université libre de Bruxelles et grand initiateur de la
nouvelle rhétorique.
Et bien, cher professeur, je crains que j'étais quelque peu
long, mais je ne pouvais pas m'arrêter de dévelloper mes
pensées, en sachant que vous êtes un homme avec l'esprit bon et
le coeur intelligent (proverbe russe).
Bien à vous,
Willem Erauw
willem.erauw4@yucom.be