Je reviens maintenant au Manifeste, comme convenu. Mais
ce n'est pas mon genre, dans le contexte, de faire mes petits
commentaires dans le Forum. Je préfère te laisser le choix de la
diffusion éventuelle aux membres du groupe initiateur notamment,
selon ton jugement. Dans l'ensemble, je dirais comme Herbert
Mourigán, qui vous a donné un commentaire intéressant (Manifeste
11), que c'est un bon document. Mes remarques sont donc peu
nombreuses :
POINT 1: Il est dommage que le texte ne dit pas : l'histoire objective
attribuée à Ranke. J'estime avoir montré, texte à l'appui,
dans HaD II, que les conceptions de Ranke sur le sujet n'étaient pas
celles que l'on suppose et qu'on lui attribue encore trop souvent (cf.
Illusions, p. 236 et 245). Est-il trop tard, Carlos, pour
ajouter ces mots : attribuée à (ou l'équivalent, bien sûr)
dans les versions du Manifeste à publier ? Ce serait bien, si
celui-ci pouvait tenir compte de ce petit apport au congrès, plutôt
que de l'oublier.
D'autre part, dans la mesure ou l'on veut tendre vers un nouveau
paradigme global, il ne faudrait pas en exclure les aspects positifs
du postmodernisme. On a un peu l'impression que le point 1 rejette
tout le courant en bloc, alors que Gabrielle Spiegel, par ex., avait
donné un beau texte à cet égard, en HaD I, et que Willem Erauw t'a
écrit une lettre fort suggestive après le séminaire de Louvain..
POINTS 5 et 11: Il me semble qu'il aurait fallu mieux distinguer entre
histoires particulières et micro-histoire d'une part, et
fragmentation comme telle, d'autre part : les premières, en effet,
font partie, à certains égards en tout cas, des processus de
recherches et de spécialisations dans toutes les disciplines, donc en
histoire comme ailleurs. Tandis que la seconde cultive le
particularisme, se ferme sur lui, et renonce à la synthèse (P.
Novick, par ex..). Et cela, dans le contexte de la montée du
postmodernisme, parallèle à celui d'une vision plus claire des
illusions de l'histoire totale. Mais la fragmentation, pour
elle-même ou par facilité, du point de vue des responsabilités
intellectuelles de l'historien, vous avez bien raison de vous en
dissocier.
POINT 5, dernier § : Un beau progamme pour la Revue...
POINTS 14 et 16: Pourquoi faire de l'histoire ? Pour la valeur
de la connaissance historique de la richesse humaine d'abord (A).
Tout autre « fin de l'histoire » et tout autre responsabilité de
l'historien doit tenir compte de ce primat de la solidité (à réaliser
dans toute le mesure du possible) de la connaissance. Penser différemment
risque trop souvent d'affaiblir la valeur de A : la connaissance
historique elle-même.
POINTS 16 et 17: L'objectivité en histoire immédiate (ou en histoire
du temps présent, selon l'expression retenue en France), par rapport
aux formes d'histoire disposant de plus de recul temporel ?
Personnellement, je ne serais pas prêt à dire qu' elle se pose de la
même manière dans les deux cas. Je vois le coeur du problème
de l'objectivité en histoire comme Ricoeur, et j'ai résumé
l'essentiel de sa pensée sur ce point dans History and
Objectivity 23, § 6, comme tu t'en souviens peut-être.
Et si l'on accepte cette manière de voir, il devrait être évident
qu'il peut être plus difficile « d'écarter toute subjectivité
passionnelle de la subjectivité de recherche », en histoire immédiate.
Je ne pense pas pour autant qu'il faille renoncer à celle-ci.
Elle fait partie, comme vous le dites dans le Manifeste, des
responsabilités des historiens. Mais il ne faudrait pas se faire
d'illusions sur les difficultés.
De ce point de vue, si je quitte le Manifeste pour le
CConsultivo: USA+ et ++, l'attitude de Gonzalo (Pasamar,
je suppose), le 22 septembre, ne montre-t-elle pas que pour lui, dans
cette situation immédiate difficile, il n'était pas si simple d'éviter
de mêler subjectivité passionnelle et subjectivité de recherche. Eût-il
été préférable de s'en tenir à l'essentiel du message, en
affirmant notre rejet et notre horreur du terrorisme d'où qu'il
vienne ; que justice n'est pas vengeance, et que la vie d'un Afgan
devrait valoir tout autant que celle d' un Américain en principe ?
Peut-être ! Mais nous ne sommes plus les 21 et 22 septembre.
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Histoire et objectivité 23 : Puisque je viens de faire allusion à ce
texte, Carlos, je me demande comment tu as interprété l'absence
totale de réaction (sauf erreur) à cette intervention dans le débat
: réticence du monde hispano-américain à lire une intervention non
traduite ? Nature du texte, plus dense que la plupart des autres
interventions ? Il avait plu à Israel pourtant. Il ne
s'agit pas pour moi de juger le Forum d'après ce petit cas évidemment.
Mais cela me laisse perplexe. J'aimerais avoir ton avis.
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Finalement, un grand bravo pour la publication, annoncée en de
nombreuses langues, du Manifeste, Cher Carlos. Cela pourrait
donner un beau rayonnement à HaD, qui reste trop limité à l'univers
hispano-américain, il me semble, jusque maintenant. Certains chiffres
ou certaines données statistiques ne doivent pas trop faire illusion.
Mais si c'est le cas, s'il y a élargissement du caractère
international du Forum, il ne faudra pas oublier le rôle du mode
traditionnel de communication de l'imprimé, par rapport à celui de
l'Internet, dans l'aventure !
En toute amitié,
Hubert Watelet
Université d'Ottawa
Canada
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