SÉMINAIRE PAUL SERVAIS

SANTIAGO DE COMPOSTELA, 11-13 MARS 2003

“L’HISTORIOGRAPHIE BELGE ENTRE MONDE GERMANIQUE ET MONDE LATIN”

 

Introduction générale

 

                -Présentation personnelle

                Historien de l’économie et de la société, plus particulièrement les problèmes de crédit,         de propriété, de patrimoine et de culture matérielle

                Spécialiste des XVIIIe et XIXe siècles, mais avec des ouvertures vers le XXe siècle

                Fondamentalement rattaché à l’Ecole des Annales.

                Malheureusement presque uniquement francophone, et je dois dès lors vous demander      d’excuser mes petites compétences linguistiques. Je dois admettre que je fais ce que je                 déconseille à mes propres étudiants de faire: je participe à un échange Socrates sans           connaître suffisamment la langue de mon pays d’accueil.           

 

-Présentation de la structuration

                D’abord les conditions idéologiques, matérielles et conjoncturelles de l’écriture de               l’Histoire

                Ensuite un bilan essentiellement chiffré de son évolution au cours des 50 dernières              années, sous la forme d’une approche de bibliométrie quantitative.

                Enfin une présentation globale d’un bilan de l’histoire contemporaine, suivi de quatre         bilans sectoriels

 

-Justification de la structure

                Il me semble qu’on ne peut pas séparer l’écriture de l’histoire de l’ensemble de ses               conditions de production et que l’approche quantitative est un préalable indispensable       à l’étude qualitative.

 

I Le contexte de l’écriture de l’histoire

 

A Les clivages d’une société

 

                -catholique/libéral

                Une des fractures les plus importantes de la société belge au XIXe et au XXe siècle. Elle oppose les partisans de l’Eglise et de la Cité de Dieu et les anti-cléricaux, partisan d’une séparation stricte de l’Eglise et de l’Etat. Les premières années de l’indépendance sont caractérisées par une alliance entre ces deux courants, puis lui succède une opposition grandissante qui se manifeste par deux guerres scolaires (1878-1884 et 1954-1958), mais aussi par des périodes de domination politique du parti catholique (1884-1914)

 

-progressiste/conservateur

                Un héritage de l’industrialisation précoce de la Belgique. Les régions industrialisées et urbanisées du sud, de la région francophone, voient naître un mouvement socialiste, puis démocrate-chrétien très vif, qui se marque par de grandes grèves (1885-1886 et 1960-1961) et l’apparition de partis progressistes, la lutte pour le suffrage universel et pour une législation sociale importante, l’apparition de syndicats particulièrement importants.

 

-Flamand/wallon

Le clivage le plus important à l’heure actuelle, qui divise de plus en plus l’Etat centralisé par un mécanisme de fédéralisation de plus en plus poussé. Le mouvement flamand apparait dès le XIXe siècle; le mouvement wallon ne prend vraiment de l’importance qu’après la deuxième guerre mondiale.

 

Ces trois divisions se superposent et se renforcent avec le temps.

 

B. L’équipement d’une discipline

                -Universités

                Une infrastructure : 6 universités complètes et une dizaine d’universités incomplètes

                Des départements d’histoire : 9 départements de 1er et/ou 2e cycle

                Des enseignants-chercheurs : une multiplication par trois depuis 40 ans

                Des étudiants : une multiplication aussi importante, mais plus en Flande qu’en      Wallonie, et en lien avec la conjoncture (11 septembre 2001)

 

-Etablissements scientifiques

                *Les archives :

                un dépôt central à Bruxelles,

                des dépôts dans chaque province + des dépôts secondaires

                des archivistes historiens au service de l’histoire

                de multiples activités de valorisation : expositions, colloques, publications

                *Les Centres de recherche:

                Centre d’études Guerres et Sociétés

                *Les Musées

                Musée de l’Armée et Archives du Ministère de la Défense

-Sociétés savantes

Cet héritage du XIXe siècle continue à être particulièrement vivant dans le domaine de la recherche historique et rassemble des historiens amateurs particulièrement motivés, qui organisent des colloques et des congrès de manière très régulière et publient à la fois des revues, des actes de congrès et de très nombreuses monographies.

 

C. Les influences intellectuelles

                -France

               

-Allemagne

               

-Monde anglo-saxon

 

D. Les conjonctures

                -De la croissance à la crise économique

 

 

-De l’intégration à la marginalisation sociale

               

 

 

 

 

-De la convergence à la divergence culturelle

II Quatre bilans d’étape quantitatifs

A. La Bibliographie d’Histoire de Belgique de Henri Pirenne (1932)

B. Un quart de siècle de recherche historique (1944-1968)

C. Vingt ans de recherche historique en Belgique (1988)

D. Un bilan en 2000

                                                                                                A                             B                             C                             D

Périodes traitées

Transpériodes

Antiquité

Moye age

Temps Modernes

Epoque contemporaine

 

Types de travaux

Instruments de travail

Editions de sources

Analyses techniques

Monographies

Synthèses

 

Thèmes

Politique

Militaire

Diplomatique

Economique

Social

Religieux

Culturel

               

 

III Un demi-siècle d’histoire contemporaine

 

Depuis un demi‑siècle, l'historiographie de la période contemporaine en Belgique a fait un pas en avant considérable, mais il faut bien reconnaître que l'on partait de peu de choses. Jusqu'à la seconde guerre mondiale, les grands maîtres de l'histoire dans les universités et les Académies ‑ les Pirenne, les Ganshof, les Bonenfant, les Van der Essen ‑ avaient tendance à considérer que l'histoire vraiment scientifique s'arrêtait à 1830 et il est typique par exemple de constater qu'à l'Académie thérésienne, les historiens contemporanéistes comme de Lichtervelde ou Fr. Van Kalken ne faisaient pas partie de la section d'Histoire et des Lettres mais de celle des Sciences morales et politiques.Depuis lors, les choses ont bien changé: la vénérable Commission Royale d'Histoire a commencé à s'intéresser à l'édition de sources du XIXe et même du XXe siècle; des instruments de travail ‑ qui faisaient totalement défaut avant 1945 ‑ ont été publiés en nombre croissant, notamment dans le cadre des Cahiers du Centre interuniversitaire d'Histoire contemporaine; les publications de valeur sont allées en se multipliant et on a même vu apparaître une revue spéciale consacrée à la période contemporaine, où sont publiés notamment les résultats des mémoires de licence de plus en plus nombreux consacrés à cette période. Cette évolution a été favorisée entre autres grâce à deux pionniers: Jan Dhondt, professeur à l'Université de Gand, dont le dynamisme fut notamment à l'origine du Centre interuniversitaire d'Histoire contemporaine et de la Revue belge d'histoire contemporaine, et Mgr A. Simon, professeur aux Facultés St‑Louis, un remarquable découvreur de papiers privés, dont les travaux très neufs dans le  domaine  de l'histoire politico‑religieuse ont ouvert bien des pistes à la recherche.

 

Le développement des recherches dans le domaine de l'histoire contemporaine a été stimulé par l'intérêt croissant du grand public, soucieux de remonter aux sources de l'actualité quotidienne, avec du reste le danger de voir se multiplier à côté de travaux scientifiques de qualité, mettant parfois en jeu des méthodes neuves, un certain nombre d'écrits de vulgarisation, trop souvent centrés sur l'anecdotique, trop souvent aussi manquant d'un minimum d'esprit critique ou inspirés par des préoccupations polémiques ou idéologiques. Il faut également noter que beaucoup de travaux de politologues, de sociologues et d'économistes comportent une dimension historique, mais l'absence d'initiation de leurs auteurs à la méthode historique en rendent souvent les conclusions discutables; certains d'entre eux ‑ ici aussi, un choix sévère s'impose ‑ n'en sont pas moins utiles à l'historien par les données ou les documents qu'ils font connaître et surtout par les nouvelles questions qu'ils lui suggèrent.                                   

 

Divers éléments ont encore contribué à accroître le volume des publications historiques consacrées aux XlXe et XXe siècle.Le 150e anniversaire en 1980 de la constitution de 1'Etat belge; de nombreux centenaires de firmes industrielles et commerciales ou d'organismes financiers et aussi de collèges et d'athénées, qui ont tenu à évoquer leur histoire en faisant parfois appel à d'excellents spécialistes; enfin, la multiplication d'expositions (notamment sous les auspices du Crédit communal de Belgique), qui ont donné lieu à la publication de catalogues dressés avec la collaboration d'historiens patentés, où l'on trouve, à côté de contributions éclairantes, de précieux renseignements sur un matériel longtemps négligé, notamment dans le domaine des sources non écrites.

 

Il n'est pas étonnant dans ces conditions que le bilan soit considérable. Commençons par l'histoire politique, qui n'a pas souffert en Belgique du même discrédit qu'en France, mais qui s'est renouvelée en dépassant I'histoire purement parlementaire ou les biographies d'hommes politiques pour se consacrer avant tout à des études de sociologie électorale historique et surtout à l'étude des courants politiques.

 

Notre connaissance de l'Unionisme aux alentours de 1830 et de I'influence exacte de Lamennais sur les catholiques belges a été renouvelée par la thèse d'H. Hg sur Les origines du catholicisme libéral en Belgique et par les travaux de Mgr Simon.Ce dernier a également, par ses publications de correspondances privées, jeté un jour nouveau sur la controverse qui a opposé pendant plusieurs décennies les ultramontains aux Catholiques libéraux tandis qu'E. Lambert a apporté nombre de précisions d'abord sur le groupe des ultramontains gantois puis sur le courant ultramontain en général. J. Dhondt et ses disciples ont apporté une importante contribution à une connaissance interne du parti socialiste. Si le parti libéral n'a pas fait l'objet d'études aussi poussées (encore qu'il ne faille pas négliger les travaux d'E. Witte), un éclairage très neuf a par contre été jeté sur la gauche radicale au Xylose siècle par le regretté J. Bartier, qui a su notamment exploiter avec un flair remarquable quantité de brochures rares. Pour une période plus récente, le mouvement flamand a suscité de nombreuses recherches ‑ un peu trop nombreuses, au gré de certains ‑ à la V.U.B. et surtout à la K.U.Leuven, autour du professeur G. Wils, et d'intéressantes controverses ont eu lieu à propos des liens du mouvement flamand avec les courants démocrate chrétien, socialiste et libéral. Par contre, le mouvement wallon ‑ plus récent et aussi plus restreint, il est vrai ‑ n'a guère été étudié jusqu'à présent et le rexisme commence seulement à faire l'objet de travaux de qualité.

 

Quant à la "Question royale" si elle a suscité un certain nombre d'ouvrages engagés, elle a également fait l'objet de contributions de valeur.

 

L'histoire sociale a été particulièrement cultivée durant le demi‑siècle écoulé, du moins certains de ses aspects. L'étude du milieu patronal est encore à peine entamée mais les premiers travaux de Mme Kurgan sont prometteurs. L'étude du monde agricole comporte encore de nombreux points d'ombre mais on dispose à présent d'une excellente synthèse sur le rôle si important joué par le Boerenbond. Le phénomène migratoire a commencé depuis une dizaine d'années à être étudié, à l'intérieur du pays (des zones rurales vers les centres industriels) mais surtout au niveau international (émigration vers l'Amérique au XlXe siècle; afflux de travailleurs italiens au XXe). Mais c'est surtout l'étude du monde ouvrier qui a retenu l'attention: les conditions de vie du monde du travail au XIXe siècle; les grèves (un aspect longtemps négligé, où le chanoine Scholl et surtout le groupe liégeois ont apporté une utile contribution); et tout spécialement les mouvements ouvriers organisés, socialistes ou démocrates-chrétiens.

 

Les recherches sur le Mouvement ouvrier, où les sources écrites sont souvent déficientes, ont mis en lumière l'intérêt de ce qu'on appelle "I'histoire orale", qui s'efforce d'exploiter la mémoire populaire,3 une entreprise prometteuse mais qui pose de délicats problèmes de méthode.

 

L'histoire économique n'a pas connu en Belgique le même engouement qu'en France, mais néanmoins beaucoup a été fait dans ce domaine, très peu cultivé jusqu'à la veille de la Seconde Guerre. Une place de premier plan revient ici à la grande entreprise en voie d'achèvement, du groupe liégeois animé par P. Lebrun: Histoire quantitative et développement de la Belgique au XIXe siécle (1830‑1913); la dizaine de volumes déjà parus sont plein d'enseignements tant au point de vue des problèmes de méthode qu'au point de vue des résultats engrangés.

 

Dans deux secteurs, presque tout était à faire et beaucoup a été fait au cours de la période qui nous occupe: l'histoire de l'enseignement et celle de la presse.

 

On avait certes beaucoup publié avant 1945 sur la "question scolaire", mais il s'agissait d'un problème essentiellement politique, dans la perspective de la controverse entre catholiques et anticléricaux. Or, l'histoire de l'enseignement sous ses divers aspects ‑ développement des établissements scolaires aux divers degrés, formation des maîtres, évolution des matières enseignées, progrès de l'alphabétisation, etc.‑ est autre chose.

 

L'histoire de la presse, qui était quasiment inexistante avant 1950, a été l'objet d'une sollicitude particulière de la part du Centre interuniversitaire d'Histoire contemporaine et si, ici aussi, on attend toujours un bon ouvrage de synthèse, des progrès notables ont été accomplis: publication d'une série de répertoires qui, dès à présent, couvrent une bonne partie du territoire belge; et publication d'un certain nombre de monographies de qualité, qui concernent surtout la presse quotidienne.

 

Reste à dire quelques mots de deux secteurs cultivés depuis longtemps mais qui ont connu un renouveau de bon aloi, I'histoire militaire et l'histoire des relations internationales. Dans le premier, outre les travaux de qualité publiés par la petite équipe du Musée de l'Armée, qui concernent en bonne partie le XlXe siècle, ce sont surtout les deux guerres qui ont retenu l'attention des historiens, dans une perspective qui déborde largement l'histoire militaire au sens strict.

 

Pour la guerre de1914‑1918, quelques études ‑ encore trop rares du reste ‑ ont été consacrées à la vie quotidienne des civils durant les hostilités, mais on s'est surtout attaché aux aspects politiques (rôle du roi Albert ou du ministre des Affaires étrangères Beyens, d'une part; I'activisme et la Flamenpolitik, de l'autre). Quant à la guerre de 1940‑1945, qui a bénéficié de l'activité du Centre d'histoire de la Seconde guerre mondiale, outre quelques travaux sur la campagne des 18 jours et 1'une ou 1'autre monographie locale (par ex. sur Verviers), on a vu paraître d'importantes études, mettant en oeuvre de nombreuses sources inédites ou rares sur la politique ‑ ou plutôt les politiques ‑ des autorités d'occupation, sur la traque des juifs, sur les réactions des auto­rités ecclésiastiques, sur le rôle des communistes dans la résistance, sans oublier un ouvrage dérangeant mais trés neuf sur l'attitude de l'opinion publique entre résistance et collaboration.

 

Pour ce qui est des relations internationales, si l'histoire diplomatique n'est pas complètement absente, l'essentiel des recherches a été orienté, dans la ligne de Pierre Renouvin, vers l'histoire des relations entre les peuples.

 

En guise de conclusion, on peut estimer que le bilan du dernier demi-­siècle est relativement satisfaisant mais qu'il n'autorise aucun triomphalis­me. On a fait du bon travail, incontestablement, mais on n'a guère ouvert de pistes vraiment neuves. Les historiens belges ont bien assimilé et mis à profit le renouveau des méthodes et de la problématique proposé par l'Ecole française des Annales et par la New Economic History anglo­-saxonne, mais on ne peut guère parler d'originalité. Du moins ont‑ils appliqué avec beaucoup de conscience les méthodes dont ils se sont inspirés et les résultats, parfois très neufs, auxquels ils sont arrivés sont dans l’ensemble très satisfaisants. C’est déjà quelque chose. Et c’est même beaucoup

 

IV Quatre secteurs particuliers

 

A. L’histoire politique

                -Histoire nationale et régionale

 

Exalter un sentiment d'appartenance en démontrant que la Belgique n'était pas un accident de l'histoire, qu'elle présentait par‑delà des apparences trompeuses, une unité foncière, voilà la mission que les élites dirigeantes du jeune Etat qui accède à l'indépendance en septembre 1830, ont assignée aux historiens. Tantôt pour escamoter les divergences linguistiques on affirmera l'origine germanique des deux populations ‑ flamande et wallonne ‑ constitutives du royaume: cette attitude traduisait aussi une tendance pro‑germanique et très gallophobe de l'historiographie belge au XlXème siècle. Tantôt, ce sera surtout vrai à partir des confins des XlXème et XXème siècles, I'accent sera mis sur le mélange de germanité et de romanité pour caractériser le génie propre du peuple belge. L'avocat Edmond Picard affirme l'existence d'une âme belge (1897), mais c'est surtout Henri Pirenne, auteur d'une Histoire de Belgique d'abord publiée en allemand à partir de 1899 (premier tome français en 1900) qui va donner ses lettres de noblesse et un cachet scientifique aux thèses défendues par Picard : il y a une civilisation belge ori­ginale, mélange d'influence romane et d'influence germanique. Le ton était donné pour plusieurs décennies ; I'ouvrage de Pirenne devint la véritable Bible des unitaristes et des milieux gouvernementaux soucieux de sauvegarder l'unité du pays menacée par les divisions intérieures entre Flamands et Franco­phones. Mais il était des évolutions irréversibles : ni le Mouvement flamand d'abord ni le Mouvement wallon ensuite, ne purent se satisfaire longtemps, mais pour des raisons différentes, d'une histoire officielle dans laquelle ils ne se reconnaissaient pas. Telle est en substance l'objet de ce livre, qui mettra plus particulièrement en lumière le désenchantement des intellectuels de Wallonie, surtout liégeois à l'origine : ils ne pouvaient se rallier au schéma de Pirenne qui faisait du comté de Flandre l'épine dorsale des Pays‑Bas d'Ancien Régime et le centre nerveux de la Belgique en devnir ; ils  rejetaient sa tendance à marginaliser dans ce développement historique la Principauté de Liège alors que jusqu'en 1794, au moment de son annexion à la France en même temps que les Pays‑Bas autrichiens, elle avait vécu sa vie propre, sans aucun lien, autre qu'économique, avec les princi­pautés des anciens Pays‑Bas. Comment, par exemple, ne pas se hérisser à la lecture de Pirenne qui considérait la "révolution brabançonne" de 1789‑90 qui embrasa les Pays‑Bas contre Joseph II ‑ une révolution conservatrice et cléricale s'il en fut ‑comme un des grands événements fondateurs de la Belgique contemporaine alors qu'au même moment la "Révolution lié­geoise" qui faisait basculer le prince‑évêque, s'alignait sur les revendications de l'Assemblée nationale de Paris et adoptait une Déclaration des droits de l'homme et du citoyen qui n'avait rien à envier à son illustre modèle français ?

 

En politique, la résurgence du nationalisme issu de mouvements d'émancipation démocratique peut souvent être source d'excès quand la force des préjugés, les rivalités linguistiques poussées à l'excès, les affrontements ethniques, voire les haines religieuses dénaturent des causes qui étaient originellement justes. En histoire, il n'en va pas autrement avec la volonté de redécouverte du passé en réaction aux omissions imposées par la culture officielle ou dominante. A l'évidence, les historiographies flamande et wallonne dans leur volonté farouche de contrecarrer l’histoire "belgiciste" ou "belgicaine", sont fréquemment tombées dans les travers qu’elles dénonçaient.

 

Des mythes en remplacent souvent d'autres même si certains ont la vie plus longue. La Belgique et ses régions en sont abondam­ment pourvues, encore est‑il souhaitable que les historiens de métier qui s'érigent en "démystificateurs" ne commettent pas d'anachronisme, ne dégonflent pas des baudruches devenues inexistantes ou tout simplement n'élèvent pas à leur tour de contre‑mythes . Le rôle de l'historien ne consiste pas seulement à "déconstruire" les mythes; encore faut‑il expliquer pourquoi, comment, dans quels buts, dans quelles circonstances politiques, économiques, sociales, des historiens de métier, plus souvent qu'on ne l'imagine, en ont édifié.

 

Avec Picard et Kurth, Henri Pirenne fut certainement le fer de lance le plus percutant du nationalisme belge en ce début du XXème siècle. Après avoir conquis son diplôme à la faculté de Philosophie et Lettres de l'Université de Liège, ce fils d'industriel libéral, né à Verviers en 1862, entreprit des séjours d'études à Berlin, Leipzig et Paris. En 1886 ‑ il avait 24 ans ‑, il fut nommé professeur à l'Université de Gand. Il découvrit les milieux francophones de Flandre auxquels il s'intégra l'année suivante par son mariage avec la fille d'un magistrat gantois, Jenny Vanderhaegen . Cette transplantation de Wallonie en Flandre et cette rencontre avec la culture française au nord de la frontière linguistique ne manqueront pas d'influencer la psychologie de I'historien et ses conceptions de l'évolution politique et sociale des I régions qui formèrent la Belgique de 1830.

 

Pirenne allait inaugurer le siècle par un coup d'éclat: en 1900, le tome ler de l'Histoire de Belgique, Des origines au commen­cement du XlVème siècle sortait de presse en version originale ~ française~; I'ouvrage en comporterait au total sept, dont la publication s'échelonnerait jusqu'en 1932.

 

A beaucoup d'égards, ce livre apparaissait comme une petite révolution dans l'historiographie belge. Son caractère novateur avait été souligné dès 1899 dans un compte rendu qu'en avait donné G. Des Marez (1870‑1931 ) d'après l'édition allemande. Soulignant l'originalité de l'auteur, Des Marez montrait qu'il n'y avait aucune filiation d'idées : entre Pirenne et ses prédécesseurs. C'en était fini de la juxtaposition cI'histoires, principauté par principauté. Non seulement Pirenne montrait que l'histoire de nos régions était indissociable de l'histoire européenne, dont elle devenait, sous sa plume, partie intégrante, mais étude de la ; causalité des faits, politiques des princes, mouvement incessant et progressif des masses, voilà l'objet  principal de ses prsoccupations, indiquait l'archiviste de la Ville de Bruxelles. Si l'on ajoute à ces qualités une érudition sans faille, on comprendra que, pour ces seules raisons, le livre de Pirenne constituait déjà un événement; I'oeuvre du professeur gantois mérite d'ailleurs toujours notre estime ; nous dirons même qu'elle force l'admiration .

 

Mais il était un autre aspect de l'Histoire de Belgique susceptible de séduire dans la conjoncture du moment l'élite sociale ‑ elle se confondait avec les esprits cultivés: alors qu'il n'y régnait ni unité géographique, ni unité de race, ni unité politique, Pirenne décou­vrait pourtant à nos régions dès le Moyen Age une unité foncière fondée sur une civilisation cornmune.

 

Cette conception de l'histoire de Belgique que professait Pirenne à Gand, le grand public avait pu en prendre connaissance pour la première fois à l'occasion d'un discours prononcé le 1er octobre 1899 et imprimé sous le titre La Nation belge, Ce texte, trop rarement consulté, est cependant essentiel, car on y trouve formulées en une quinzaine de pages les lignes de force d'une pensée dont les sept volumes de l'Histoire de Belgique ne seront qu'un long et brillant développement.

 

Que disait et qu'écrivait Pirenne en octobre 1899 ?

 

[...] Depuis des siècles, les différentes provinces féodales de la rive droite et de la rive gauche de l'Escaut tendaient inconsciemment à l'unité. La maison de Bourgogne n'a fait que recueillir les résultats d'un travail commencé bien avant elle. Ce qu'elle a accompli n'est pas l'oeuvre du hasard. Si elle a réuni nos divers territoires en un Etat commun, c'est parce que ceux‑ci possédaient d'ancienne date une civilisation commune. Ils formaient, en dépit du bilinguisme et du morcellement politique, une seule région de culture intellectuelle, comme de solidarité économique.

 

Pendant trente‑cinq ans, Pirenne resterait fidèle à cette vision de I'histoire nationale, qui apparaît donc définitivement élaborée en 1899. Chaque fois que l'occasion se présenta, Pirenne, avec d'autres mots, rappela inlassablement ses théories.

 

En résumé, on peut les ramener quatre thèmes majeurs.

 

1. Il existe une "civilisation "; elle confère aux "territoires belges" une originalité qui les distingue dès le Moyen Age de la France et de l'Allemagne.

 

2. En Belgique "I'unité nationale" a précédé "I'unité de gouver­nement" alors que c'est généralement l'inverse; tandis que nombre d'historiens ne voyaient l'éclosion d'un sentiment national belge transcendant les appartenances aux principautés et les clivages linguistiques qu'à la fin du XVlilème siècle, Pirenne I'identifie dès le Moyen Age et certainement dès l'époque des ducs de Bourgogne qui les premiers ont rassemblé la plupart des principautés (duché de Brabant, comtés de Hainaut, Flandre, Namur, etc.) constitutives de la Belgique indépendante. On est donc en présence d'une conception finaliste de l'histoire : la Belgique n'est pas un accident, elle répond à une nécessité ; le peuple belge existe depuis des siècles.

 

3. La Flandre lui apparaît véritablement comme le microcosme de La future Belgigue ; il en fait une principauté où le flmand et le français se côtoient dès le Moyen Age; c'est là que s'est déve­loppée une civilisation originale.

 

4. Il n'y a jamais eu de luttes de "races", au sens d'ethnie ou de communauté linguistique, dans la "Belgique" ancienne.

 

La situation d’avant guerre favorise ces thèses; celle de l’après-guerre les exalte; l’après deuxième guerre mondiale les affaiblit, puis les enterre. A partir des années 1960, puis 1970, c’est le point de vue des régions, d’abord flamande, puis wallonne, qui l’emporte, imposant de réexaminer tous les acquis antérieurs. Mais ce réexamen débouche aussi sur de nouvelles approches en termes de représentations mentales et de dynamiques mythiques.

 

B. L’histoire économique et sociale

                Quelle est la situation de l'histoire économique et sociale en Belgique au cours du dernier quart de siècle ?  Il est bien sûr impensable de répondre de manière exhaustive à cette question dans le cadre de ces quelques pages d’introduction mais plusieurs outils devraient permettre d’approcher une réponse. Les uns, plutôt synthétiques, tentent, parfois pour un domaine restreint ou une période limitée, de dégager les lignes de force d'un champ. Les autres, plus ou moins classiquement bibliographiques, touchent soit à l'ensemble de la production historiographique, soit à l'un ou l'autre secteur particulier, par exemple les mémoires de licence, qui caractérisent l’histoire que l’on propose d’écrire aux apprentis historiens, et celle qu’ils choisissent en fin de compte de travailler, ou les thèses de doctorat, qui correspondent vraiment à l’histoire en cours d’écriture.

Sur cette base documentaire, un premier indicateur de santé est sans doute quantitatif.

En la matière, la bibliographie d'histoire de Belgique publiée par la Revue belge de philologie et d'histoire est simplement incontournable. D'un point de vue quantitatif, elle permet les constats suivants :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Année

Nombre total de publications d’histoire économique et sociale pour la période contemporaine

% du total des publications d’histoire contemporaine de la Belgique

1950 [1]

1960 [2]

1970 [3]

1980 [4]

1990 [5]

2000 [6]

27

122

163

189

273

604

 

21,09

36,30

33,67

27,11

26,92

28,57

 

L’évolution qui ressort de ce tableau est intéressante à plus d’un titre. En chiffres absolus d’abord, la production d’histoire économique et sociale n’a cessé de progresser, connaissant même, apparemment, un bond exceptionnel, sans doute à relativiser, durant la dernière année, où un phénomène de rattrapage dû à une réorganisation du fonctionnement de la bibliographie n’est peut-être pas à exclure. La force de la progression brute n’en reste pas moins impressionnante. L’examen de l’évolution du pourcentage de la production totale de travaux d’histoire de la Belgique contemporaine consacrés à l’histoire économique et sociale amène toutefois à nuancer ce premier constat. L’apogée du mouvement, dans un contexte de publications limitées en nombre, se situe manifestement durant les décennies 1960 et 1970, cette dernière année se caractérisant déjà par un recul sensible, encore accentué en 1980 et 1990, mais interrompu, voire partiellement récupéré, en 2000.  Globalement, mais il serait sans doute intéressant de distinguer entre les productions en langue flamande et en langue française, comme aussi entre celles qui sont issues du monde des historiens professionnels et celles qui émanent de la nébuleuse multiforme des historiens amateurs – au sens le plus noble du terme –, c’est donc entre un quart et un tiers des publications d’histoire contemporaine de la Belgique qui sont consacrés à l’histoire économique et à l’histoire sociale. Une dissociation entre ces deux orientations, que n’autorise pas, la plupart du temps, une approche basée sur les titres des travaux ou sur leur classement dans une rubrique, permettrait sans doute de mieux saisir les nuances d’une évolution.

 

Les mémoires de licence en histoire contemporaine donnent un autre éclairage sur la perception de l'histoire économique et sociale et ses orientations. Pour la période 1945-1975, le répertoire dressé par J.P. Hendrickx offre une base particulièrement solide [7]. Pour ces trente années, 298 mémoires sur un total de 1.093, soit 27,26 %, portent sur une question d'histoire économique ou sociale. La répartition entre la première et la seconde est de 80 pour l'histoire économique et de 141 pour l'histoire sociale, les approches générales rassemblant 43 mémoires, la rubrique “ Démographie ”, 26. Pour la période 1976-1994, ce sont les répertoires de Luc François [8] qui font autorité. L'histoire économique et sociale concerne 952 mémoires sur 2.686, soit 35,44 % du total. Toutefois la répartition entre les deux secteurs est particulièrement déséquilibrée. L'histoire économique compte 229 mémoires, l'histoire sociale 722.

 

Les thèses de doctorat enfin nous introduisent à la recherche en cours d'élaboration et sur base de la Revue belge d'histoire contemporaine, on peut constater que, de 1991 à 2000, sur les 49 thèses répertoriés, 17, soit 34,69 %, peuvent être considérées comme des thèses d'histoire économique ou sociale, du moins si l'on accepte de donner à ces qualificatifs leurs extension la plus large, toutes n'étant cependant pas nécessairement soutenues dans des départements d'histoire au sens strict. Pour ces dix années, la répartition est la suivante :

 

Dates

Total

Histoire économique et sociale

1991

 

 

 

1992

1993

1994-95

1996

1997

1998

1999

2000

5

7

4

2

5

4

6

9

7-

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4 [15]Du point de vue du volume de la production historiographique, le bilan peut donc paraître satisfaisant. L’histoire économique et, surtout, l’histoire sociale, conquièrent une place importante qu’elles conservent tout au long des quatre dernières décennies, quel que soit le niveau d’observation où l’on se situe. Il serait cependant plus que souhaitable d’approfondir l’analyse, par exemple en cernant les thématiques privilégiées. Et, de ce point de vue, les structures des répertoires bibliographiques utilisés se révèlent, à elles seules, pleines d’enseignement.

Ainsi, pour la bibliographie d’histoire de Belgique, parue d’abord dans la Revue du Nord, puis dans la Revue belge de philologie et d’histoire, elle est singulièrement parlante et marque l'évolution des préoccupations.

En 1950, il est vrai que pour la production très réduite des années 1947 à 49, le nombre de titres est fort peu important et simplement réparti entre deux sous-sections, l’une d’histoire économique, l’autre d’histoire sociale.

Pour le relevé de 1960, la structuration est déjà plus élaborée, puisque se suc-cèdent cinq rubriques : – villes et vie urbaine ; vie sociale, économie – vie rurale – économie et société – le cadre rural – les mouvements ouvriers.

En 1970, une certaine différenciation se poursuit ; la section d'histoire économique et sociale, comprend six sous-sections (société, mouvement de population, économie, les villes, le cadre rural, expansion coloniale), d'importance variable, une seule d'entre elles, l'économie, étant à son tour subdivisée en quatre rubriques (industries – commerce, commercialisation, douanes et péages – moyens de payement, banques et compagnies d'assurances – agriculture).

En 1980, la logique de structuration de la bibliographie se modifie légèrement. Le mouvement de la population constitue une rubrique particulière incluant immigration et émigration. Quant à la section Histoire économique et sociale, elle comprend dorénavant neuf sous-sections, dont le contenu se trouve en outre précisé dès l'intitulé :

la société ; l'évaluation des fortunes et niveau de vie ; le logement ; les mentalités ; la vie quotidienne ;

l'économie ; généralités ;

l'industrie ; les techniques ; l'archéologie industrielle ;

le commerce ; la publicité ; le tourisme ;

moyens de payements ; banques ; compagnies d'assurance ;

finances publiques ;

ports ; voies de communication ; poste ;

les villes et la vie urbaine ;

la pêche ; l'économie forestière ; l'agriculture ; le cadre rural.

 

En 1990, une nouvelle réorganisation témoigne des glissements d'intérêt. Mouvements de la population, immigration et émigration constituent toujours une rubrique particulière, mais histoire économique et histoire sociale se trouvent désormais séparées. La première se subdivise en six sous-sections déjà présentes auparavant, même si leur ordre change : l'économie, généralités – l'industrie ; les techniques ; l'archéologie industrielle – le commerce ; la publicité ; le tourisme – ports ; voies de communication ; poste – moyens de payements ; banques ; compagnies d'assurance – l'agriculture, l'économie forestière, la pêche. Seule la rubrique “ Finances publiques ” disparaît. Quant à la seconde, elle se réorganise plus fondamentalement, également autour de six sous-sections : généralités – évaluation des fortunes et niveau de vie – emploi et chômage – criminalité, conditions hygiéniques, logement – mentalités, vie quotidienne – cadre rural.

 

À l'aube de l'an 2000, de nouvelles restructurations ont encore lieu. Une rubrique “ Vie économique ” s'y subdivise en six sous-rubriques plutôt traditionnelles, malgré quelques mouvements ou accentuations nouvelles : l'économie et les entreprises en général – industrie, techniques, archéologie industrielle – commerce et services ; la poste – communications et transports – les finances – agriculture, horticulture, économie forestière, pêche. La rubrique “ Histoire sociale ” quant à elle intègre une rubrique “ Démographie ” qui inclut non seulement immigration et émigration, mais également sexualité et famille. Viennent ensuite sept sous-rubriques supplémentaires : – les catégories sociales – niveau de vie ; prix et salaires; assistance

 

 – la criminalité – les conditions hygiéniques ; l'appareil médical ; le logement – la mentalité et la vie quotidienne – les villes et les faubourgs ; la vie urbaine ; l'urbanisme ; l'aménagement spatial – la campagne ; la vie rurale.

 

En termes de dynamiques, cette évolution classificatoire semble en fait souligner les mutations du champ de l’histoire sociale plus que celles du domaine de l’histoire économique.

Pour ce qui est des mémoires de la période 1945-1975, la structuration du répertoire est également éclairante. Après une section “ Approches générales ” et une autre consacrée à la démographie, on retrouve deux sections, l'une consacrée à l'économie, l'autre à la société, chacune étant subdivisée en sept sous-rubriques. Pour l'économie, on retrouve successivement, et dans l'ordre : agriculture, forêts – industries, mines et carrières – commerce et transport – banques et assurances – finances publiques – prix et revenus; profits et salaires – propriété et structures foncières. Pour la société, les sous-rubriques sont les suivantes : classes et structures sociales ; généralités – noblesse, bourgeoisie, milieux dirigeants – ouvriers et marginaux – mouvements sociaux – mouvements de jeunesse – mouvements linguistiques – santé et hygiène.

Pour la période 1976-1994, l’organisation du répertoire est tout aussi intéressante dans la mesure où les deux rubriques sont abondamment subdivisées, les subdivisions étant elles-mêmes détaillées. Pour l’histoire économique, on retrouve d’abord une rubrique “ Généralités ”, forte de près de 70 mémoires, puis une rubrique “ Industrie ” subdivisée d’après le secteur d’activité (énergie, métallurgie, verre, chimie, textile et confection, construction, bois et apparentés, industrie alimentaire, divers). Viennent ensuite quatre autres rubriques et leurs subdivisions : commerce et services (commerce et marchés, publicité, tourisme), communications et transport, finances (monnaie et finances publiques, finances pri-vées), agriculture et horticulture. Quant à l’histoire sociale, elle est répartie en dix catégories et dix-neuf sous-catégories : démographie, immigration et émigration ; catégories sociales (noblesse, patronat et bourgeoisie, classes moyennes, salariés, enfants et jeunes, femmes, groupes marginalisés, personnes âgées) ; organisations et mouvements sociaux (organisations ouvrières, agricoles, patronales et de classes moyennes, mouvements flamands et wallons, féministes, de jeunesse et estudiantins, autres mouvements sociaux, associations d’anciens combattants, associations d’instituteurs) ; stratification sociale, niveau de vie, assistance publique, prix et salaires ; marché du travail, emploi et chômage ; conflits sociaux ; criminalité et fonctionnement de la justice ; santé et appareil médical ; logement ; mentalités et vie quotidienne (vie quotidienne, famille, us et coutumes, mentalités, sexualité ; sports).

 

Au déséquilibre qui semble progressivement s’installer au bénéfice de l’histoire sociale, s’ajoutent progressivement une diversification et un renouvellement thématiques qui confirment la vigueur de la recherche dans le domaine [16].

 

Quelques analyses plus fouillées développent et nuancent ce constat, passant parfois de l’analyse thématique à un examen critique des points de vue ou des méthodes.

 

Une des premières analyses de la production historiographique, et des plus importantes, est certainement le travail effectué par le Professeur Roger Aubert [17]. La structure adoptée pour cette revue de l'historiographie contemporaine de la Belgique dans les domaines de l'économie et de la société est intéressante. Une section particulière est d'abord consacrée au “ mouvement ouvrier ” (pp. 411-417), une autre à l'histoire de la population et des structures sociales (pp. 432-435), avant de passer à l'histoire économique proprement dite (pp. 435-450), aux villes et campagnes (pp. 450-453) et enfin à la vie quotidienne (pp. 453-457). Chaque section se subdivise à son tour et voit mis en évidence ses grandes tendances. Ainsi, la section “ mouvement ouvrier ”, évoque successivement les conditions de vie dans le monde du travail, les obstacles à la formation populaire, le mouvement social spontané, le mouvement social organisé, constatant l'accent mis sur les courants socialiste ou démocrate chrétien, sans pourtant négliger les tendances “ marginales ou radicales ”, soulignant l'importance des contributions d'acteurs dans le domaine. En matière d'histoire de la population et des structures sociales, outre différentes études générales ou locales, il souligne l'attention aux phénomènes migratoires, internes et externes, la nouveauté des approches du néo-malthusianisme, la rareté des études sur les structures socioprofessionnelles et le développement des études sur le mouvement féministe. La section “ histoire économique ” examine d'abord les travaux généraux, puis passe en revue différents thèmes de recherche : salaires et prix, industrie (charbons, métallurgie, verre, construction, textile, électricité, autres secteurs, biographies, archéologie industrielle), secteur financier (monnaie et banques), assurances, commerce, transports. La section “ Villes et campagnes ” se concentre d'une part sur l'urbanisme, l'architecture et l'équipement urbain, d'autre part sur l'histoire rurale, à la fois pour ce qui touche à l'évolution de l'agriculture, les structures rurales, les différentes composantes de la société rurale et les politiques agricoles. Enfin la vie quotidienne traite successivement des conditions de logement, de l'alimentation, du paupérisme, de l'équipement médical et hospitalier, de l'organisation des loisirs et d'un domaine “ très spécial ”, celui de la prostitution.

 

Conceptuellement, l'ensemble permet d'abord de constater la difficulté à cerner précisément la notion même d'histoire sociale, alors que celle d'histoire économique semble plus claire. Quantitativement ensuite, l'image de l'histoire économique et sociale qui se dégage de ce passage en revue confirme la place bien établie de l'économie, l'attention particulière aux instruments de travail, la prépondérance des monographies sur les synthèses et les interprétations, l'émiettement de l'histoire sociale en de multiples sous-secteurs, les apports des spécialistes d'autres disciplines que l'histoire. Qualitativement, on y relève d'une part des secteurs particulièrement fréquentés par les chercheurs, d'autre part des terrains en voie de défrichement, d'autres plutôt laissés en friche, même si les évaluations sont plutôt rares. Ainsi, pour la section “ Mouvement ouvrier ”, note-t-on tout au plus que “ L’historiographie du mouvement ouvrier est abondante, mais très inégale et souvent engagée, ce qui n’exclut pas l’intérêt documentaire ” [18], ajoutant un peu plus loin que “ le mouvement social spontané, c’est-à-dire essentiellement les grèves, a été longtemps négligé par les historiens, mais le centenaire des émeutes ouvrières de 1886 a été l’occasion de publications ” [19]. Tout au plus voit-on parfois apparaître une brève connotation, tel catalogue d’exposition étant qualifié de “ suggestif ” [20], les études de démographie historique apparaissant comme “ en vogue ” [21], telle étude étant présentée comme “ très neuve ” [22]. Un peu plus loin, on relève que l’histoire du patronat reste à écrire [23], ou que “ le domaine de l’électricité n’a guère été abordé ” [24], tandis que la percée de l’archéologie industrielle est relevée [25], alors que l’histoire rurale est considérée comme n’étant qu’à ses débuts [26].

 

L’ensemble permet un bilan plutôt optimiste [27], un repérage dans des domaines plus ou moins foisonnants, mais la discrétion et la modestie de l’évaluateur, comme le type même de passage en revue, ne permettent guère de supputations quant à l’avenir d’une discipline et de ses domaines, voire de perception des évolutions au cours de la période passée en revue.

C’est manifestement l’objectif, et le combat, dans un tout autre domaine et un tout autre style, de Patricia van den Eeckhout et Peter Scholliers, dans un brillant article de 1997 [28], lorsqu’ils tentent de faire le point sur le domaine de l'histoire sociale. La première partie de l’analyse resitue la pratique historienne, singulièrement celle des spécialistes de l’histoire sociale, dans le contexte d’une remise en cause globale du fait des prises de position “ post-modernes&n