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(30/03/00)
HED. Séminaire à Louvain 4
(30/03/00)
L'écriture de l'histoire
Le statut accessoire de l'intervention qui m'a été demandée m'autorise à me limiter à quelques réflexions sans prétendre donner une vue d'ensemble.
1. Histoire et roman historique Une des raisons pour lesquelles j'ai été sollicité est, semble-t-il, le fait que j'ai commis un petit roman historique. Quelles sont les similitudes et les différences entre les deux démarches ? Similitude : donner une image vivante du passé à partir de documents. Différence : le romancier comble les trous de la documentation par des éléments imaginés à partir de faits voisins. Il concentre sur un héros, un événement des informations éparses. L'historien est contraint de se taire en cas de défaut des sources.
2. Écriture de l'histoire et engagement personnel L'histoire comme le roman ne forment pas de simples exposés « objectifs ». Ils n'offrent un intérêt, un poids humain que si l'auteur s'y engage d'une certaine façon. Mais le roman exige peut-être plus que le récit historique que l'auteur se dévoile. Dans l'histoire professionnelle, il existe cependant divers niveaux d'engagement personnel. Celui qui se contente de livrer de la documention brute (publication de textes, bibliographie) exerce un métier assez neutre. Par contre dès qu'il y a un effort de synthèse qui fait intervenir des éléments d'appréciation humaine, l'auteur est amené à se découvrir d'une façon ou d'une autre.
3. Histoire et pulsions affectives Le monde des historiens professionnels est fait d'hommes qui s'apprécient, qui se critiquent ou, pire encore, qui s'ignorent. En théorie, la plupart des auteurs se prétendent rigoureusement scientifiques et donc indépendants de toute partialité. Sans écrire des choses fausses, il y a de multiples moyens d'orienter la critique d'un « cher confrère » dans un sens ou dans un autre, en insistant lourdement sur la moindre erreur ou en faisant l'éloge dithyrambique de la moindre qualité. Ici, je constate deux attitudes. L'une, d'une rigueur bien austère, consiste à être sévère pour les amis (qui aime bien châtie bien) et bienveillant pour les ennemis (de manière à éviter toute critique de partialité). Inversément, d'autres laissent parler leurs sentiments, bienveillants pour les amis, sévères pour les ennemis.
4. A quoi sert une histoire scientifique ? Une fois que l'on se situe dans le monde universitaire et que l'on fait de l'histoire une carrière académique, la rigueur scientifique n'est certainement pas la première qualité exigée. Loin de moi, l'idée de prétendre que tous ceux qui ont connu une carrière brillante ne sont pas sérieux sur le plan scientifique. Je veux seulement dire que cette condition ne suffit pas. Il est plus important de s'adapter aux règles de la corporation. Il convient, entre autres, de manifester une certaine souplesse. Ce qui est plus désolant c'est que l'on voit que l'art d'arriver au bon endroit suffit à certains pour construire une carrière malgré l'absence de beaucoup de rigueur dans leur recherche (quand ils en font).
5. Les convictions religieuses Étant un des seuls ici à avoir centré mes recherches sur une confession religieuse différente de celle dans laquelle j'ai été éduqué, je voudrais en dire quelques mots. Pour un catholique, étudier le calvinisme représente une double difficulté. Tout d'abord, il faut découvrir la cohérence de tout un monde mental. Quand votre formation vous a ancré dans la tête et dans les tripes qu'il n'est pas possible d'avoir une authentique religion chrétienne sans une autorité dogmatique (de préférence infaillible), vous êtes désorienté face à un système qui cultive la multiplicité des opinions. Il ne suffit pas de montrer une bienveillance ¦cuménique pour comprendre. Il faut un long cheminement pour pénétrer dans une autre mentalité. Pour faire bref et caricatural, j'ai commencé par me demander comment peut-on être chrétien sans une autorité dogmatique et j'ai fini par me demander où l'Évangile parle de la nécessité d'un pouvoir monarchique ? La seconde difficulté revient à ce que j'ai dit plus haut des amis et des ennemis. Lorsque j'ai rédigé, il y a quelques années à peine, mon Jean Calvin et le livre imprimé, je craignais encore de me livrer à des critiques trop sévères de Calvin pour ne pas donner l'impression du catholique de mauvaise foi. Ce sont des amis protestants qui m'ont invité à exprimer clairement mes critiques. Et ce discours a été apprécié.
Ces quelques réflexions sont là en forme de suggestions. Elles ne demandent pas de conclusion. Jean-François Gilmont
Jean-François Gilmont
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